La Robolution est en marche

Catégorie: 

Invité-e-s: 

Comment parler d’économie sans utiliser explicitement le moindre de ses concepts, tout en en maîtrisant parfaitement les mécanismes ? Pour réussir ce genre d’exploit, il faut un type hyper compétent, un génie de la com, et un séducteur tout à la fois. Trois en un. Un vrai bundle… Ce type surdoué, ce n’est pas un robot, c’est Bruno Bonnel, P-dg de Robopolis, entre autres fonctions. Positif avant tout, avec beaucoup d’humour, il terminera son intervention « Des robots pour une croissance humaniste » en décryptant le sens caché de « toutes ces bêtises échangées sur Facebook et autres réseaux sociaux » : celui de « la préparation du monde de demain ». Sans rire. Et c’est un jeune dans l’auditoire qui donnera la réponse avant même qu’il ne la livre. Cela vous intrigue ? Retour en arrière.

Cnam, le 3 avril lors du Printemps de l'économie de Paris. Les Robots ne sont pas des humanoïdes. Si l’on vit avec cette fiction en tête, il n’est pas anormal d’avoir peur des robots, vus comme une menace, un concurrent de l’homme. Un robot est plutôt un accompagnant, un compagnon, d’où l’expression cobot que les spécialistes utilisent entre eux. R2D2, en sorte, plutôt que l’autre pâle imitation de l’homme, qui amuse autant qu’il irrite, et qui accompagne notre boîte de conserve ayant toujours une solution pour nous aider. La « Robolution » est en marche, et elle va transformer notre paysage urbain, et notre quotidien dans le sens du Bien-Être. La Robolution transformera nos villes, tout comme nos aïeux ont connu la percée des Grands Boulevards, notamment pour permettre la circulation des automobiles lors de la révolution industrielle. Quoi de plus idiot que de détenir une automobile, si l’on est un urbain rationnel. Immobilisée 95 % de son temps, les autres 5% sont consacrées à la circulation, dont un tiers à rechercher une place de stationnement. Ces places représentent 25 % en moyenne des surfaces immobilières des grandes villes. Avec des voitures-robots, plus sûre et en libre-service, que de surfaces récupérées pour des trottoirs agrandis, des jardins, des lieux de convivialité. Les nouvelles technologies permettront ces nouveaux modes de mobilité, ces « solutions » dont parlait Michèle Debonneuil en développant deux jours auparavant son concept d’économie quaternaire. Une élève ayant assisté à ces Economiques (« Où sont les nouveaux gisements de croissance ») ne s’y est pas trompée, en interpellant Bruno Bonnel sur ce concept, alors qu’il n’y avait pas fait explicitement référence. « On répondra à la déshumanisation qui a résulté de la révolution industrielle par la recherche et les nouvelles technologies ». Car c’est bien la déshumanisation qui est à l’origine de la peur des robots, de la robotisation. L’occasion de réaffirmer que le robot, pardon le cobot, n’est pas un concurrent mais un compagnon. En lui transférant une part de notre intelligence, il nous assiste au quotidien, et nous donne la possibilité de développer notre réflexion. « Déplacer l’intelligence, c’est développer l’intelligence », en nous libérant de la mémorisation, par exemple, grâce au numérique, ou de l’exécution répétitive. Un médecin consacre ainsi en moyenne 17 minutes par patient, dont 10 à des opérations mécaniques et répétitives (prise de tension, stéthoscope…), laissant 7 minutes pour de brefs échanges avec ses patients. Qu’un cobot se charge de ces tâches somme toute banales dans la salle d’attente, et notre médecin pourrait consacrer l’intégralité de son temps à l’échange avec le patient. De même, sur les 100 millions de diagnostics annuels en France, en raison de 157 médecins pour dix mille habitants, 80 millions donnent lieu à la délivrance d’ordonnances, dont 70 % pour des maladies bénignes et standards. Un cobot capable de cela, et voilà non plus 20 millions mais la totalité des consultations consacrées au dialogue. Une croissance humaniste…

La dernière partie de l’intervention de Bruno Bonnel, Innovation et prospective, parle de Schumpeter sans le dire. Incitant les jeunes à inventer le monde plus par la prospective que par l’innovation mineure (« Remplacer le moteur à essence par le moteur électrique ne changera rien au fait que l’automobile restera immobilisée 95 % de son temps), il reconnaît qu’on ne fera pas l’économie de la résistance de la population au changement, un peu comme à l’époque des métiers Jacquard. Mais le temps d’une transition de quelques décennies permettra le développement de ces nouvelles technologies de « service », le temps d’apprendre à vivre avec nos nouveaux compagnons, et le fameux temps nécessaire au déversement d’emplois théorisé par Alfred Sauvy. D’ici-là, il existe un « devoir de société », celui d’un échange intergénérationnel : l’échange de nos cultures complémentaires. Que les plus âgés transmettent aux jeunes la culture des humanités, pendant que ceux-ci leurs transmettent en échange la culture technologique qu’ils maîtrisent d’autant mieux que, tel Obélix, ils sont tombés dedans en étant petits.

Alors, en quoi ces « bêtises » échangées sur Facebook préparent-elles le monde de demain ? Quel est le sens caché de ces comportements apparemment irrationnels et tant décriés ? Dans vingt ans, nos cobots connectés aux réseaux pourront d’autant mieux nous servir qu’en fidèle compagnon, ils auront accès à nos goûts, à cette mémoire numérique qui se constituent peu à peu, inéluctablement. Et de nous renvoyer aux Digital Humanities de Frédéric Kaplan.

Pierre-Pascal Boulanger.

Mots clés: 

Publié le: 
08 Avril 2013