La représentation des classes populaires dans la chanson des années trente

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L’entre deux Guerres a été une période difficile pour beaucoup de Français et notamment la classe ouvrière. En effet, les conséquences terribles que furent celles de la Première Guerre Mondiale ont affecté en masse les Français et encore plus fortement les pauvres. De nombreuses familles se sont retrouvées sans plus aucun homme à la maison en état de travailler en raison des grandes pertes de guerre. Et l’Etat n’aidant pas suffisamment ce type de familles, beaucoup d’entre elles se sont trouvées dans un état de pauvreté extrême.

  

Dans   « Chansons des jours avec, Chansons des jours sans », tous les textes expriment chacun un différent aspect de la vie des classes populaires. Les auteurs des textes étant presque tous venus de ce milieu, et ces textes étant tous anciennement des chants populaires, on peut en déduire que les chansons sont toutes une représentation de la vie des classes ouvrières telles qu’elles se voyaient elles-mêmes en cette période.

Ainsi on remarque que la vie de cette population est contrastée, faite de joie et de grands malheurs. De joie, on le voit dans la chanson « Fermé jusqu’à Lundi » deMireille et J. Nohain une salariée envoie balader son patron pour aller retrouver son amoureux :

« J'réponds: Mon vieux bonhomme.

Merci, merci.

Mais pour voir votre pomme.

Toute la s'maine me suffit.

Non, vraiment, je regrette.

Mais, vous voyez, là-bas.

Mon amoureux me guette.

Et je vole dans ses bras ».

Dans cette chanson légère le bonheur est présent et laisse penser que l’insouciance règne auprès des jeunes femmes de classe populaire. Mais une seconde chanson (« Pour acheter l’entrecôte » de M. Zimmermann) met en scène une autre jeune femme qui est obligée de se prostituer afin de nourrir ses enfants. Dans celle-ci le ton y est joyeux et pourtant les paroles sont crues et dures :

« Alors, du vice elle descendit la pente.

Et de son corps elle fit un outil ».

Ce texte laisse entrevoir le côté terrible de la pauvreté et accuse le comportement naïf et léger de cette femme mais aussi la façon ignoble dont cet homme « de la haute » l’a traitée. Les femmes de cette classe ouvrière sont donc présentées par ces textes comme des femmes légères et belles mais dont le destin appartient aux hommes.

Quelle que soit la chanson, on remarque qu’elles sont toutes teintées d’une certaine finesse et d’une pointe d’ironie. Comme dans « Fils Père » de Georgius un homme raconte sa malencontreuse aventure qui l’a mis enceint, et de toutes les aventures malheureuses qui lui arrivent ensuite. Bien que cette chanson, sous un faux air de blague, dénonce réellement les injustices dues à une grossesse non désirée chez une très jeune fille, elle montre aussi que la classe populaire sait se moquer d’elle-même et ce, comme elle le pense, contrairement à « la haute bourgeoisie ». Comme on le voit dans de nombreuses chansons.

En effet, une grande partie du cabaret « Chansons des jours avec, Chansons des jours sans »est dédiée à des chansons tournant autour de l’argent comme « Dollar » ou « Tout est au Duc »Dans « Dollar », Villard exprime à quel point « l’argent » attire, et comment les gens aveuglés par cette attirance en oublient leurs principes. Ici, la morale est de se contenter de vivre, bien, et sans cupidité. Car ce « Dieu Dollar » trompe et nous fait oublier ce qui est primordial :

« Mais sous un ciel de cendre.

Vous verrez un soir.

Le dieu Dollar descendre.

Du haut d'son perchoir.

Et devant ses machines.

Sans comprendre encor.

L'homme crever de famine.

Sous des montagnes d'or ! ».

Cette représentation de l’argent laisse entendre que la classe ouvrière tente de sortir, comme elle le peut, de la pauvreté sans réussir car des riches et des bourgeois se cachent derrière ce Dollar et contrôlent tout.

Un certain Fatalisme en ressort nettement. Fatalisme que l’on retrouve dans« Veuve de guerre » de M.Cuvelierlorsqu'une femme après avoir perdu son mari à la Guerre prend amant sur amant, qui meure l’un après l’autre... Celle-ci au lieu de réagir se dit que la vie est faite ainsi et que ça ne vaut pas la peine de faire quoi que ce soit :

« Si ça devait arriver, C'est que ça devait arriver.

Tout dans la vie arrive à son heure.

Il faut bien qu'on vive.

Il faut bien qu'on boive.

Il faut bien qu'on aime.

Il faut bien qu'on meure ».

C’est donc sans issue possible que la plupart des Français des classes populaires se représentait dans l’entre deux guerres.

Ainsi nous voyons bien qu’à travers des Chansons Populaires, les classes ouvrières françaises se présentaient de façon plus complexe qu’on ne l’imagine. D’une part, légers mais sujets à de nombreux malheurs, mais aussi ironique sur leur propre sort qu’ils jugent, d’une certaine façon, déterminé. On naît donc « ouvrier » et on le reste. Mais bien que l’on se plaigne de son sort, on préfère toujours le sien à celui des autres car le bonheur ne dure jamais longtemps, comme on le voit dans « tout est au Duc » de Charles Trenet, ce Duc à qui tout appartenait n’était pas heureux et finissait dans la misère pour une histoire de femme, tout d’abord :

« Tout est au Duc.
Il possède à lui seul des millions de ducats
Ah oui, vraiment Monsieur,
C'est fou ce que le Duc a !
Le Duc a tout, Monsieur,
Pour être un homme heureux
Mais le Duc est très malheureux »

Mais ensuite :

«  Rien n'est au Duc !
Elle lui a mangé son argent la p'tite nana
Ah oui, vraiment Monsieur,
C'est fou ce que le Duc n'a
Le Duc n'a rien, Monsieur ! ».

C’est dans cette ambiance folle mêlée de gaité, de fierté mais aussi d’atrocité et de pauvreté que la classe ouvrière d’après guerre a voulu se représenter. Se dévoilant ainsi totalement, sans tabous mais avec, parfois, pathétisme.   

Clara Santelmann (Première ES 3)

Publié le: 
30 Janvier 2011