La croissance est-elle encore possible en Europe ? par Octave Marot.

Catégorie: 

Invité-e-s: 

Alors que la croissance est en panne, la question de savoir si elle reviendra un jour revient naturellement. Est-ce un phénomène temporaire qui serait désormais arrivé à terme ou, au contraire, sommes-nous dans une simple crise passagère, qui annonce une nouvelle phase future de croissance ? Philippe Askenazy, Patrick Artus et Dominique Plihon, invités par les Economiques de Turgot dans le cadre du Printemps de l’économie, ont jeudi 4 avril 2013, tenté de répondre à cette question. La croissance est-elle encore possible en Europe ?

Dès le début de la conférence, Philippe Askenazy s’inscrit en « totale opposition » avec les propos développés par Louis Gallois dans la conférence précédente. Il critique sa « vision purement franco-française » et la « longue litanie » que constitue le diagnostic habituel du « mal français » : manque d’entreprenariat, problèmes d’impôts, de taxes sociales. Il faut en effet selon lui se détacher du simple cadre national pour appréhender la crise à une échelle plus européenne.

À première vue, la situation en Europe est très hétérogène entre d’une part des pays au taux de chômage qui baisse et d’autre part des pays où le taux de chômage augmente, voire explose. Pourtant, d’après Philippe Askenazy, les pays européens partagent tous une caractéristique commune qui est une très forte stagnation de leurs gains de productivité. Même l’Allemagne et les pays scandinaves, souvent cités en exemple, ne sont pas épargnés.

Or, nous rappelle-t-il, la croissance s’appuie sur l’accroissement de la population et l’augmentation des gains de productivité. En Europe, nous n’avons ni l’un ni l’autre, d’où une croissance qui paraît actuellement compromise.

Cependant, il remarque que l’augmentation actuelle du chômage est anormalement faible. « Si on calquait la situation actuelle à la situation que nous connaissions dans les années 90, nous devrions avoir 5 voire 10 millions de chômeurs de plus que ce que l’on a aujourd’hui » nous dit-il.

À problème européen, solution européenne. Pour retrouver la croissance et entrevoir une Europe de prospérité, la seule solution semble être selon lui d’établir une véritable stratégie européenne de croissance, qui bannisse l’austérité et qui ne remette pas en cause nos acquis sociaux.

 

Contrairement à ce que l’on entend parfois, la situation de la zone euro ne s’améliore pas, elle se dégrade, nous Patrick Artus. Nous entrons dans une crise encore plus profonde, et une nouvelle récession de l’ampleur de celle de 2008 n’est pas à exclure car les entreprises désinvestissent et l’Europe détruit constamment des capacités de production.

La stratégie suivie en Europe depuis 2009 pour sortir de la crise est un échec, que même les responsables européens commencent à reconnaître en privé, nous confie-t-il. L’objectif de réduction rapide des déficits publics partout et en même temps a conduit à l’affaiblissement des économies et paradoxalement, commence à faire augmenter à nouveau les déficits publics.

Les économistes pensaient jusque-là que le marché européen des biens était flexible, contrairement au marché du travail. Or, la crise fait baisser les salaires mais pas les prix, s’étonne-t-il. En Espagne, la diminution en moyenne de 10 % des salaires n’a pas eu d’effet sur l’inflation. Si les prix ne baissent pas, aucun gain de compétitivité ne peut être obtenu, et la baisse des salaires devient donc inutile et néfaste.

Il insiste ensuite sur la nécessité d’aider au désendettement des agents économiques et regrette le « blocage idéologique » de la BCE qui refuse de faire baisser les taux d’intérêts grâce à une politique massive d’achat de dettes publiques. De plus, il faut selon lui nettoyer rapidement les bilans des banques notamment espagnoles et italiennes car elles ne prêtent plus qu’à des taux prohibitifs, ce qui a des effets néfastes sur l’activité économique.

À Philippe Askenazy qui avait évoqué la disparition en Europe des gains de productivité issus du progrès technique, il répond que l’explication est autre: l’Allemagne a crée une multitude d’emplois non qualifiés dont la productivité est naturellement faible, ce qui masque dans les statistiques les gains de productivité réalisés dans l’industrie, qui sont de 5% par an en moyenne. De plus, si le niveau d’investissement des entreprises ne change pas entre ces différents pays, il remarque que c’est la nature de ces investissements qui varie. Ainsi, aux Etats unis, la part du capital en nouvelles technologies s’élève à 40% tandis qu’en France ou en Italie, elle n’est que de 15%. Pour remédier à ce problème, il recommande d’effectuer des investissements massifs en infrastructures au niveau européen ce qui permettrait selon lui de re-générer des gains de productivité.

Il conclut en nous avertissant qu’il existe à long terme un risque sérieux de séparation de l’Europe en deux avec d’un côté une Europe du Nord riche et dynamique, et de l’autre une Europe du Sud appauvrie, avec d’importants flux de population vers le Nord.

L’Europe a sous-estimé pendant longtemps l’ampleur des phénomènes multiplicateurs, nous dit Dominique Plihon. Ainsi, les dirigeants on cru qu’en réduisant la taille de l’Etat, en diminuant les dépenses sociales et en baissant les salaires, l’économie ne s’en trouverait que plus dynamique et prospère. Or, on le voit aujourd’hui, l’économie se trouve au plus mal, la demande s’est effondrée. L’interdépendance des économies a également été sous-estimée car mener des politiques d’austérité dans un pays affecte automatiquement la croissance des pays voisins.

À ceux qui prônent l’import en France d’un quelconque modèle étranger, il répond que cela n’est pas possible dans un pays qui n’a pas la même histoire et pas les mêmes institutions, rejoignant ainsi l’avis de Philippe Askenazy.

Il critique ensuite violemment le manque de coordination des politiques européennes et surtout les politiques non coopératives menées par certains Etats. Le dumping fiscal et social mis en place par le gouvernement Schroeder en Allemagne avec par exemple la TVA sociale représente une concurrence déloyale comme l’était en son temps la dévaluation compétitive.

L’Europe est une zone très hétérogène. Il faut selon lui prendre en compte cette hétérogénéité et envisager des politiques macroéconomiques différentes en fonction des pays : une seule politique pour des pays très différents ne peut pas fonctionner. Les pays du Nord devraient par exemple mener des politiques plus expansionnistes.

Comme Philippe Askenazy, il estime enfin que nous entrons dans un régime de croissance lent. Les gains de productivité s’essoufflent beaucoup plus rapidement actuellement que dans les précédentes révolutions industrielles et l’augmentation de la population n’est plus là pour stimuler la croissance. A cela s’ajoute également la contrainte écologique. Peut-être faut-il désormais, au lieu de se focaliser sur la croissance de la production, envisager une meilleure répartition des richesses.

Si quelques divergences sont à noter entre nos trois intervenants comme Patrick Artus qui ne cache pas son attirance pour le modèle allemand, tous ont dénoncé les politiques d’austérité menées en Europe et tous ont exclu une reprise économique rapide : nous ne retrouverons pas une croissance soutenue avant longtemps.

Octave Marot, élève de Terminale ES au lycée Turgot, Paris.

Mots clés: 

Publié le: 
03 Juillet 2013